Fondé en 1951 et
n'employant jusque dans les années 1970 qu'une petite poignée de collaborateurs,
l'AIPAC (American Israel Public Affairs Committee)
compte à présent, selon ses propres indications, 85.000 membres et 165
employés à plein temps, et dispose d'un budget annuel de 33,4 millions de
dollars. Outre le siège central, qui se trouve à Washington à proximité directe
du Congrès, l'AIPAC a des bureaux dans une dizaine d'états des USA
ainsi qu'en Israël.
Très influent dans les milieux fortunés
L'AIPAC s'appuie
sur un réseau de plus de 70 organisations dont la plupart sont représentées au
sein de son comité directeur de 50 membres. De cette façon, seul l'AIPAC
proprement dit est tenu de se faire enregistrer en tant que groupe de
pression ; les organisations affiliées ne sont pas soumises à cette
obligation. Parallèlement, la composition très variée du comité directeur -
où siègent des représentants des deux
grands partis, des syndicats et des organisations patronales - permet au lobby
pro-israélien de fonder sa politique sur un vaste consensus.
La plupart des membres du comité directeur de l'AIPAC sont aisés et font
partie de la « bonne société » américaine. La chose est importante,
car ils doivent intervenir en public à tous les niveaux, à la fois en
tant que « donateurs » et comme « collecteurs de fonds », dans le cadre des
campagnes électorales de politiciens notoirement pro-israéliens. Ce que les Américains
appellent fundraising, c'est-à-dire non seulement la collecte d'argent
mais aussi l'art de susciter des dons, est plus important encore que le don
lui-même. Bien entendu, il ne s'agit pas d'aller faire la quête au
porte-à-porte mais, par exemple, de recueillir des sommes importantes dans des
soirées spécialement organisées à cet effet. Un bon fundraiser n'est pas
seulement efficace au niveau financier grâce à son rôle multiplicateur ;
il doit aussi prouver qu'il dispose d'excellentes
relations et qu'il est capable de les faire jouer en temps opportun.
La qualité du fundraising
constitue donc un baromètre de l'influence de l'AIPAC dans le monde des
riches et des puissants. En moyenne, chaque membre du comité directeur a
personnellement versé quelque 72.000 dollars au cours des quatre dernières
années à l'occasion de campagnes électorales, cette somme étant répartie de
manière à peu près égale entre des candidats dignes de confiance des deux
grands partis. Un membre du comité directeur sur cinq a la réputation de faire
partie des top fundraisers de l'un des deux candidats à la présidence.
Là aussi, on
s'attache à tourner la loi américaine. L'AIPAC lui-même, en tant que lobby
officiel, n'a pas le droit de verser de dons à des hommes politiques, ce qui
serait considéré comme une forme de corruption. En revanche, chaque membre du
comité directeur a le loisir de le faire à titre personnel. Un autre moyen de
tourner l'interdiction consiste à fonder des comités d'action politique (PAC),
qui ne sont en fait rien d'autre que des succursales à peine camouflées de
l'AIPAC mais peuvent cependant agir en toute légalité comme donateurs ou collecteurs de
fonds. Il existe aux Etats-Unis des douzaines de PAC locaux.
[...]
L'AIPAC est infiniment plus influent que
n'importe quel autre lobby agissant pour le compte d'un Etat étranger. Comme le signalent les responsables de
l'organisation, plus de 2000 entretiens ont lieu chaque année avec
les membres du Congrès. Il s'agit, bien sûr, d'entrevues personnelles et non de
simples contacts téléphoniques, lequels sont encore plus nombreux. Sachant qu'il y a 100 sénateurs et 435
représentants - Sénat et Chambre des représentants constituent le Congrès -
chaque parlementaire américain rencontre donc en moyenne quatre fois par an des
délégués du lobby pro-israélien.
Voyages en Israël pour les parlementaires nouvellement élus
L'AIPAC offre à
chaque parlementaire nouvellement élu au Congrès un voyage d'une semaine en
Israël, en guise de petit cadeau marquant le début d'une fructueuse
coopération. Les « nouveaux » font d'ailleurs l'objet d'une attention
toute particulière de la part de l'AIPAC et ce, dès l'instant où ils présentent
leur candidature à la Chambre ou au Sénat. Dans la mesure du possible,
chacun d'eux sera convié à une entrevue qui permettra de constater « ce
qu'il a dans le ventre » et de se
faire une idée de sa position vis-à-vis d'Israël. Mais il ne s'agit là que
d'une mesure accessoire, car l'AIPAC dispose de dossiers détaillés sur tous les
politiciens.
Un des outils
essentiels utilisés par le lobby pro-israélien pour influencer le comportement
des élus ou faire pression sur eux, consiste à établir des voting records,
c'est-à-dire des rapports qui reprennent et analysent minitieusement l'attitude
politique de chaque membre du Congrès dans tous les scrutins ayant trait à
Israël ou au Moyen-Orient. Une moyenne de vote de 95% en faveur d'Israël est
considérée comme normale. Un pourcentage inférieur à 90% signale de la part du sénateur ou du
représentant en question une attitude hostile envers Israël. Un élu ambitieux devra donc, dès le début de
sa carrière au Congrès, se demander s'il est opportun de gâcher inutilement son
bilan.
Il faut savoir,
en effet, qu'un vote défavorable à Israël n'est jamais honoré par les
électeurs ; il peut, en revanche, causer bien des ennuis, parfois même
avec plusieurs années de retard. On a vu des cas où l'AIPAC, pour punir de façon
exemplaire et dissuasive un élu ayant critiqué Israël, a financé et soutenu
massivement - et avec succès - un concurrent plus docile.
[...]
L'AIPAC se flatte
de faire passer chaque année au Congrès plus d'une centaine de projets de lois
favorables à Israël. Beaucoup de ces textes n'ont pas d'effet pratique direct,
contrairement par exemple à la loi annuelle sur l'aide financière et militaire ;
ce sont en fait des actes de pure propagande. Le recours à cette
procédure est particulièrement courant les années d'élection
présidentielle. Le président du groupe parlementaire républicain à la Chambre
des représentants, Tom DeLay, a la réputation de raffoler de ces votes dont le
seul but est de tester la loyauté des intéressés. Les motions de soutien à la
politique de Sharon sont formulées de façon si outrancière que certains députés de l'aile gauche du parti
démocrate refusent parfois de les voter ou sont dans l'impossibilité matérielle
de le faire à moins de trahir certains principes proclamés publiquement. Le but
de la manœuvre est de faire planer le doute sur la solidarité du parti
démocrate vis-à-vis d'Israël et de présenter les Républicains comme les
alliés les plus sûrs de l'Etat hébreu.
Les amis de Sharon et du Likoud
Un exemple de cette stratégie a été fourni le 15 juillet 2004 avec le vote d'un
texte approuvant unilatéralement la construction par Sharon du mur de
Cisjordanie, le texte présenté ne mentionnant même pas la question très
controversée du tracé. 45 députés - tous démocrates - ont voté contre, soit
plus de 10%, taux extraordinairement élevé pour un vote sur le
Moyen-Orient ; 13 représentants se sont abstenus.
Comme le soulignent
ses dirigeants, l'AIPAC a pour principe de soutenir la politique israélienne quel
que soit le gouvernement au pouvoir. C'est là du moins l'aspect théorique de la
question. La chose n'a posé aucun problème pendant des décennies, jusque dans
les années 1970, puisqu'il y avait compatibilité entre l'attachement de la
plupart des Juifs américains pour le parti démocrate et la domination des
travaillistes en Israël. Mais entre-temps, les choses ont changé ; les
amis de Sharon et du Likoud dominent clairement l'AIPAC. Déjà dans la première
moitié des années 1990, alors que le travailliste Yitzhak Rabin était chef du gouvernement,
le Likoud a commencé à mobiliser ses sympathisants au sein de l'AIPAC afin de
torpiller le processus de paix d'Oslo et les négociations avec l'OLP d'Arafat.
A tel point que Rabin s'est vu contraint de protester auprès de l'AIPAC et d'exiger du comité
qu'il ne se mêle plus de la politique israélienne.
Une tradition en vigueur non seulement à l'AIPAC mais également dans toutes les
autres grandes organisations juives, veut que toute critique publique de la
politique d'Israël soit absolument taboue. Le non-respect de cette loi tacite
durant le court passage au gouvernement du travailliste Ehoud Barak en 2000, a
causé un trouble interne considérable. Pour la première fois, de nombreux
dirigeants de grandes associations juives, dont plusieurs membres du comité
exécutif de l'AIPAC, violèrent ce principe en reprenant à leur compte, dans une
lettre ouverte à Barak, les critiques incroyablement exagérées de la droite
israélienne, allant jusqu'à reprocher au premier ministre de vouloir « abandonner
Jérusalem ». Pour se justifier,
les signataires prétendirent avoir agi à titre purement personnel. En fait,
chacun d'eux avait pris soin de mentionner, en regard de son nom, le nom de son
organisation et la nature de ses fonctions. A l'opposé, pendant la
guerre du Liban de 1982, les organisations juives américaines, alors plutôt à
gauche et hostiles à la politique d'Israël, s'étaient totalement abstenues de critiquer
publiquement le gouvernement de droite.